À l’occasion du Mawloud, moment de ferveur, de dévotion et de communion autour de la célébration de la naissance du Prophète Mouhamed (PSL), je voudrais, avant toute chose, adresser mes vœux de paix, de santé et de bénédictions à toutes les familles religieuses musulmanes du Sénégal et à leurs guides éminents.
Je n’oublie pas, en ces mêmes moments, nos frères et sœurs chrétiens qui, eux aussi, vivent des temps de pèlerinage et de ferveur autour de leurs lieux saints. À tous les croyants, je souhaite paix, fraternité, tolérance et espérance.
C’est dans cet esprit de respect et de fraternité que je voudrais m’exprimer sur les déclarations, en prélude au Mawloud de Tivaouane, de Serigne Habib Sy Dabakh, intervenues lors de la visite d’Ousmane Sonko à Diaksao/Aïnoumady, éminent lieu de retraite spirituelle dont le rayonnement doit beaucoup au khalifat Serigne Abdou Aziz Sy « Dabakh ».
Le dimanche 23 août 2026, le guide religieux a publiquement annoncé son intention d’adhérer au Pastef et d’acheter sa carte de membre. Il a également livré une lecture particulièrement critique de la rupture entre le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, et son Premier ministre d’alors, Ousmane Sonko, allant jusqu’à déclarer que « Diomaye a trahi la jeunesse ».
Un esprit libre
Serigne Habib ibn Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh est un esprit libre.
Cette liberté, en dépit et en raison de son appartenance à une grande lignée religieuse, est, ici comme ailleurs, une richesse pour toute démocratie. Nous ne pouvons que nous incliner devant son authenticité, tant notre époque manque parfois de personnalités capables d’assumer publiquement leurs convictions.
Sous ce rapport, je suis de ceux qui respectent Serigne Habib Sy pour son courage dans la défense de ses idées et de ses choix politiques. Mais respecter une liberté de pensée, c’est aussi accepter que cette pensée soit discutée.
Je ne réponds donc pas à Serigne Habib Sy. Je lui parle. Et, surtout, je dis ce que je pense.
« Je suis membre de Pastef » : pourquoi pas ?
« Je suis membre de Pastef », a déclaré Serigne-bi Sy.
Pourquoi pas ?
Pastef est un parti politique légal. Tout citoyen sénégalais est libre d’y adhérer, comme il est libre d’adhérer au Parti socialiste, au PDS, à l’APR, au PIT, à la LD, à l’AJ, à l’AFP, à Osez L’Avenir, à Taxawu Sénégal, à AGIR, à FDS, à la RV, à la NR, à LDR, à Kiiraay, à Dundu, à Buntu Bi, à Jëf-Jël, à Gueum Sa Bopp, à Sénégal Bi Ñu Bokk, au MPR, au PLD, à LN ou à toute autre formation politique ou citoyenne.
Et pourquoi pas à « Demain C’est Maintenant », mouvement que j’ai l’honneur et le privilège de diriger ?
Serigne Habib Sy ne connaît probablement pas encore notre organisation. Il découvrira peut-être que notre vision repose fondamentalement sur la co-construction.
La co-construction suppose un esprit positif, de la hauteur de vue, de la générosité et de la bienveillance à l’égard de son pays et de son prochain. Elle suppose aussi un attachement viscéral au vivre-ensemble, à la paix et à la stabilité du Sénégal.
En politique, nous ne devrions avoir besoin ni de la haine de soi ni de la haine de l’autre. C’est précisément sur ce terrain que je me permets d’interpeller respectueusement Serigne Habib Sy.
Un marabout peut aussi être un citoyen engagé
Serigne Habib Sy n’est pas un guide religieux enfermé dans le seul univers du daara et du champ.
Il est connecté à son époque. Il anime régulièrement sa page Facebook et participe au débat public. Il est donc parfaitement conscient des transformations de notre société, de l’ère du « point com » à celle du 2.0, et désormais de l’intelligence artificielle.
Posez-lui, à la manière d’Yves Mourousi, la question de savoir s’il est « chébran » : il pourrait presque vous répondre, à la manière de François Mitterrand : « Je suis plutôt câblé ! »
Autrement dit, un marabout peut en cacher un autre.
Et puisque Serigne Habib Sy est un homme de son temps, acceptons qu’il soit un citoyen engagé. Mais précisément parce qu’il est engagé, acceptons aussi qu’il soit interrogé.
Quand le leader de Pastef apportera la carte de membre…
Serigne bi Sy Malick, lorsque le leader de votre parti viendra vous apporter votre carte de membre, permettez-moi de vous suggérer quelques questions.
Demandez-lui quelle part de responsabilité il reconnaît dans les violences politiques qui ont marqué le Sénégal entre 2021 et 2024 et dans le lourd bilan humain qui en a résulté.
Demandez-lui également de rendre compte de ses déclarations passées sur la dette, de la manière dont elles ont été présentées à l’opinion et de leurs conséquences politiques et économiques.
Demandez-lui enfin de répondre, dans le cadre des règles de transparence et de reddition des comptes, à toutes les interrogations que peuvent légitimement susciter la gestion des fonds publics mis à sa disposition lorsqu’il était Premier ministre, puis ceux liés à ses fonctions actuelles de président de l’Assemblée nationale.
Ce ne sont pas des questions de vengeance. Ce sont des questions de redevabilité. Et la redevabilité doit être la même pour tout le monde.
La Casamance, meurtrie par des décennies de conflit et de destruction, comme toutes les régions de notre cher Sénégal, mérite que chaque franc public soit utilisé avec la plus grande efficacité.
Dressons les comptes du « Compte Jamm »
Il s’agit, ici et maintenant, de remettre les comptes en ordre. De l’envers à l’endroit.
Toute attitude contraire sonne comme un revers contre la Verte Casamance.
Combien de projets auraient pu être financés ? Combien d’emplois auraient pu être créés ? Combien de jeunes auraient pu bénéficier de nouvelles opportunités ? Combien d’engins de la mort auraient pu être déminés ? Combien de structures de santé auraient pu être ouvertes ? Et combien d’écoles auraient pu être construites ?
Ces questions ne doivent appartenir ni à l’opposition ni au pouvoir. Elles appartiennent au peuple. Une nation se co-construit.
Et le « scandale ASER » ?
Il en va de même de l’affaire ASER.
Les révélations, accusations et controverses qui entourent ce dossier appellent une seule chose : la lumière.
Une enquête sérieuse, indépendante, documentée et contradictoire doit permettre de distinguer les responsabilités avérées des simples accusations politiques.
La démocratie ne peut pas fonctionner sur la base du soupçon permanent. Mais elle ne peut pas davantage fonctionner dans le silence. La redevabilité n’est pas une arme contre un camp. Elle est une exigence pour tous.
Qui a trahi la jeunesse ?
Serigne Habib Sy a déclaré que Bassirou Diomaye Faye avait « trahi la jeunesse », estimant qu’il avait trahi la volonté de ceux qui l’avaient élu.
Je respecte cette opinion.
Mais une question me semble incontournable : qui peut sérieusement prétendre avoir été exempt de responsabilité dans la déception d’une partie de la jeunesse sénégalaise ?
Le président de la République porte naturellement une responsabilité centrale dans la situation politique, économique et sociale du pays. Mais cette responsabilité est-elle exclusive ?
Non.
Le chef du gouvernement qui a exercé les fonctions de Premier ministre du 2 avril 2024 au 22 mai 2026 ne peut pas être soustrait au jugement de l’histoire.
Il a gouverné. Il a décidé. Il a engagé la parole et l’action de l’État. Il doit donc, lui aussi, répondre de son bilan. En wolof, nous dirions : Daf ca taqq rip.
Autrement dit, les responsabilités doivent être regardées en face, sans complaisance et sans sélectivité.
L’un ne saurait être exonéré au seul motif que l’autre est aujourd’hui à la tête de l’État. Le populisme ne doit pas devenir notre religion.
Le Sénégal, notre pirogue
Il existe une autre question, plus grave encore : celle de l’avenir de notre démocratie.
L’interpellation de tous et de chacun sur la responsabilité politique et sociétale ne doit jamais nous faire perdre de vue le risque d’instabilité auquel les discours nationaux-populistes peuvent exposer « le Sénégal, notre pirogue ».
Le populisme a une logique connue : la fin justifie les moyens.
Et lorsque les moyens deviennent plus importants que la vérité, que la justice, que la paix et que l’intérêt général, bonjour les dégâts !
Un pays ne se gouverne pas par la colère. Un peuple ne se dirige pas par la confrontation permanente. Une nation ne se construit pas en désignant chaque jour un nouvel ennemi.
Réew mi benn yitté la am : mooy jamm.
C’est précisément pourquoi les paroles prononcées récemment par le Khalife général de Thiènaba, Baye Serigne Assane Seck, méritent une attention particulière.
Recevant le président de l’Assemblée nationale, il lui a notamment recommandé : « Réew mi benn yitté la am, mooy jamm… Bul liggéey si mèr », autrement dit que le pays n’a qu’une préoccupation essentielle : la paix, et qu’il ne faut jamais gouverner sous l’emprise de la colère.
La suite de son propos est tout aussi édifiante : si Dieu veut aider une nation, Il lui donne un dirigeant paisible.
Voilà une parole de sagesse. Voilà une parole qui dépasse les partis. Voilà une parole qui devrait être méditée par toute la classe politique.
À Tivaouane, Serigne Mbaye Sy Abdou, « Ndiol Fouta », a lui aussi délivré à la deuxième personnalité de l’État un message allant dans le sens du rassemblement, de la paix et de la concertation : « Kufi Yalla tek, nañleen andak moom, jappo jappalanté », que ceux qui ont été investis d’une responsabilité par Dieu travaillent avec Lui, se concertent et s’entraident.
Comme si les hommes de Dieu s’étaient passé le mot. Paix. Dialogue. Concertation. Dépassement.
L’erreur n’est pas l’adhésion. C’est le contexte.
Serigne-bi Sy n’est évidemment ni le premier ni le dernier guide religieux à afficher publiquement une préférence politique. D’autres l’ont fait avant lui. Certains ont même dirigé ou dirigent des formations politiques.
Ce n’est donc pas le principe de son engagement partisan qui me gêne. Mon objection porte sur l’opportunité.
À la veille ou dans le contexte immédiat du Mawloud, alors que les familles religieuses accueillent des milliers de fidèles et que la cité de Tivaouane devient un espace de communion spirituelle, fallait-il transformer une visite de courtoisie en moment d’annonce politique ?
Je pense que non.
L’adhésion pouvait attendre. La carte de membre pouvait attendre. Le débat partisan pouvait attendre. C’est ce que j’appelle une erreur d’opportunité.
Il y a également une question d’hospitalité. Lorsqu’un guide religieux reçoit ses visiteurs, chacun doit pouvoir se sentir accueilli avec les mêmes égards, indépendamment de ses appartenances politiques.
Chez nous, la Téranga commande de recevoir les convives avec la même considération. Ce n’est donc pas une condamnation de Serigne Habib Sy. C’est une interrogation sur le timing.
Cette remarque vaut pour toutes les prises de position partisanes à l’occasion des rassemblements religieux.
Les sorties rituelles du « Gamou » de Serigne Moustapha Sy, guide moral du Mouvement Moustarchidina Wal Moustarchidaty et du Parti de l’unité et du rassemblement (PUR), sont du même registre.
En s’illustrant par la déclaration fracassante consistant à dire qu’il a « refusé de recevoir Ousmane Sonko », Serigne Moustapha Sy rompt lui aussi avec notre légendaire tradition d’hospitalité, appelée « téranga ».
Mieux, il ajoute quelques degrés Celsius ou Fahrenheit à une température politique déjà tendue.
Comme hier, depuis l’aube de l’indépendance et même avant, le pays bruit partout, aujourd’hui encore, d’un autre duel infernal. Et le Sénégal dans tout ça ? Il est assurément oublié !
Les dégâts se constatent :
Une économie bloquée,
Des entreprises asphyxiées,
Des ménages paupérisés,
Des jeunes désespérés,
Des séniors préoccupés,
Des enfants abandonnés,
Des femmes discriminées et traumatisées,
Des familles divisées,
Des amis séparés.
À la classe politique : sortons du piège partisan
J’en appelle donc à toute la classe politique sénégalaise.
Pouvoir comme opposition. Majorité comme minorité. Anciens comme nouveaux.
Sortons du piège du partisanisme.
Le Sénégal est plus grand que Pastef. Il est plus grand que l’APR. Il est plus grand que le PDS. Il est plus grand que le PS. Il est plus grand que tous les partis réunis. Et il est surtout plus grand que chacun de nous.
Tenez par exemple, nous voulons discuter et légiférer sur les fonds mais notre partisanerie outrancière nous empêche d’aller au fond.
Le patriotisme : il ne se décrète, il se secrète.
Nous devons apprendre à nous retrouver autour de ce qui nous unit : la paix, la stabilité, la justice, la démocratie, l’État de droit, le développement et l’avenir de notre jeunesse.
Débattre sans détester, ni se détester. Débattre n’est pas se battre.
C’est pourquoi je souscris pleinement à l’appel au dialogue permanent entre le pouvoir et l’opposition lancé par le Khalife général des Tidianes. Je le félicite pour cette sagesse dite, sans renoncer au « dire vrai ».
Car le dialogue ne signifie pas le silence. Le respect ne signifie pas la soumission. La paix ne signifie pas l’absence de contradiction. Et la contradiction n’est pas nécessairement une hostilité.
La finalité, c’est de trouver la compétence pour le progrès économique et social.
Le devoir de vérité
Il faut donc pouvoir dire à Serigne Habib Sy :
Vous avez le droit d’adhérer à Pastef. Vous avez le droit de soutenir Ousmane Sonko. Vous avez le droit de critiquer Bassirou Diomaye Faye. Vous avez le droit d’avoir une lecture différente de l’histoire récente du Sénégal.
Mais nous avons, nous aussi, le droit de vous interroger. Et même le devoir de le faire. Parce que la démocratie est faite de droits réciproques. Parce que le citoyen qui applaudit votre liberté doit pouvoir exercer la sienne. Parce que le Sénégal n’appartient ni au pouvoir ni à l’opposition. Il appartient à tous ses enfants.
Pour conclure : respect et vigilance
Serigne Habib Sy, je vous adresse, au lendemain de ce Mawloud, mes salutations respectueuses. Votre liberté de ton, votre authenticité et votre engagement citoyen sont respectables.
Mon propos n’est ni une attaque contre votre personne ni une offense à votre illustre famille. C’est une contribution au débat public.
Vous avez choisi de dire ce que vous pensez. Je fais simplement comme vous. Je dis ce que je pense. Avec déférence. Avec respect.
Mais aussi avec la conviction que le Sénégal a besoin, plus que jamais, d’hommes et de femmes capables de se parler franchement sans se haïr.
Que les guides religieux continuent de calmer les esprits. Que les gouvernants gouvernent dans l’intérêt exclusif du bien commun. Que l’opposition joue pleinement son rôle de vigie. Que la jeunesse refuse d’être instrumentalisée. Et que toute la classe politique comprenne enfin que notre pays est une pirogue dont nous sommes tous les passagers.
À l’approche et au lendemain du Gamou, j’adresse justement un appel tout particulier à tous les passagers de la route à destination et en provenance des foyers religieux : prudence, patience et vigilance sur les routes.
La vie humaine est sacrée. Que chacun arrive à destination sain et sauf et puisse rentrer auprès des siens dans la paix.
Mawloud Moubarak à toutes et à tous. À la prochaine.
D’ici là, je nous invite à réflèchir sur la pensée, plus que d’actualité, de John Stuart Mill* – 19e siècle : « Pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des hommes de bien ».
*Cité par Giuliano da Empoli in Les ingénieurs du chaos, éditions Jean-Claude Lattès, Paris, 2019.
Post-Scriptum : Sans faire l’oiseau de mauvais augure, que se serait-il passé, en ces temps de dérèglement climatique, si l’inattendu survenait chez nous ? Cette question et d’autres aussi essentielles à la vie, nous ne nous les posons jamais.
Mamoudou Ibra Kane
